Guyane, une visite présidentielle qui sent la terre brûlée

 
Emmanuel Macron était ce lundi 25 mars 2024 en visite éclair sur le territoire
amazonien. Les annonces des derniers mois - notamment celles de l’ancienne
première ministre à Noël - en matière de lutte contre l’orpaillage illégal
montrent une déconnexion frappante avec la réalité du scandale de l’or en
Guyane et l’absence d’une véritable remise en question. Wild Legal et Maiouri
Nature Guyane qui ont déposé aux côtés de 4 autres associations locales, un
recours en carence fautive contre l’Etat français en janvier 2024, ne sont pas
satisfaites et poursuivront leurs efforts pour obtenir justice, quelques soient
les déclarations ce jour.
La politique menée par l’Etat et ses services ces dernières années est un échec
cuisant, comme le montre notamment, la hausse de 50 % en un an du nombre de
sites d’orpaillage illégal dans le Parc amazonien de Guyane, passant entre août
2022 et août 2023 de 95 à 143, qui s’ajoutent aux sites illégaux dans le reste de la
Guyane.
Nous demandons à l’Etat de remédier à sa carence fautive, et par conséquent
de réviser la stratégie de lutte contre l’orpaillage illégal afin d’élaborer en
 
concertation avec les populations concernées, un nouveau plan d’action
comprenant à la fois un volet militaire, écologique, économique et sanitaire.
Nous alertons également sur l’importance de ne pas prendre de décisions
stratégiques à l’aune des pressions exercées par l’industrie minière locale dont
les intentions sont tout sauf désintéressées.
 
Le dogme de “remplacer les orpailleurs illégaux par des légaux”
Serpent de mer des opérateurs miniers de
Guyane, brandi par des élus comme le
sénateur Georges Patient, selon lequel «le seul
moyen pour nous défaire définitivement de
l’orpaillage illégal est d’extraire l’intégralité de
l’or», ce dogme est coriace.
Sachant que l’Etat a autorisé en 2010, dans le
cadre du SDOM, les orpailleurs légaux à opérer
sur 55% de la Guyane sur lequel la présence
d’or est avérée, ajoutons à ceci les secteurs
aurifères du Parc Amazonien, c’est 70% du
territoire guyanais qui est concerné.
Rappelons enfin que pour extraire l’or, la
déforestation et le décapage des sols
latéritiques est indispensable, les rendant
impropres tant à l’agriculture qu’à la
reforestation pour des décennies. Sans parler de l’impact climatique
catastrophique du secteur extractif. Celui-ci est incompatible avec les
engagements internationaux (Accords de Paris), européens (fit for 55), ni
nationaux (SNBC) en raison des émissions massives de CO2, de la déforestation et
de la consommation d’énergies fossiles.
La stratégie de la terre brûlée prônée par les opérateurs miniers est donc une
tactique de guerre consistant à pratiquer les destructions les plus importantes
possibles, détruisant gravement les ressources, de manière à les rendre
inutilisables pour l'adversaire. Une aberration tant sociale qu’environnementale
pour les générations actuelles et futures.
 
L’impact environnemental colossal des mines légales
Selon les informations révélées par la première publication des données
cartographiques de surfaces déforestées en 20 ans, l’orpaillage légal serait
responsable de 58% de la déforestation totale constatée, contre seulement 42%
pour les illégaux.
 
Pour la même quantité d’or extraite, les orpailleurs légaux font 10 fois plus de
dégâts sur la forêt alors que leurs moyens logistiques sont bien plus
perfectionnés. Il est donc aberrant de penser résoudre le problème de
l’orpaillage avec la même logique d’extraction minière qui l’a engendré en
premier lieu, pour paraphraser Albert Einstein.
 
Les opérateurs de la FEDOMG tentent de montrer patte blanche, mais leur bilan
désastreux en termes de restauration écologique parle contre eux. Selon l’Office
National des Forêts (2018), la moitié des orpailleurs légaux ne respectent pas
leurs obligations de remise en état, qui impose de revégétaliser (seulement)
40% des surfaces détruites. Des prescriptions pourtant dérisoires au regard des
impacts écologiques colossaux que génèrent les centaines de milliers de m3 de
terre excavées et du mercure naturellement présent dans les sols et libéré par les
mines.
Pire encore, selon l’Office français pour la biodiversité "sur une cinquantaine de
sites visités, on n'a pas vu une seule réhabilitation complète et on a vu trois à
cinq sites, de correct à très bien".
Concernant l’implantation d'opérateurs miniers légaux sur des sites illégalement
orpaillés, Maiouri Nature Guyane avait d’ailleurs déposé une requête en
annulation d'une ordonnance du Nouveau Code minier créant cette possibilité.
Malgré le rejet de la demande d’annulation de cette disposition, le Conseil d’Etat
a émis en décembre 2023 une réserve quant à la procédure applicable, précisant
que l’autorisation est soumise à une évaluation environnementale et à
l’accomplissement d’une procédure de participation du public. Une précision
qui devait calmer les ardeurs des exploitants qui pensaient pouvoir se passer
d’étude d’impact et de l’avis de la population.
Nous espérons que le président Macron n’aura pas fait ce déplacement pour
entériner une politique minière dogmatique et annoncer des mesures de lutte
contre l’orpaillage illégal d’ores et déjà connues pour être inefficaces.
 
Droits humains et droits de la nature, les grands oubliés ?
Les habitant-es de Taluen et Twenké sur le Haut Maroni réclament depuis des
années de la Préfecture, l’installation d’un point fixe de gendarmerie, ils ont
même construit un emplacement dédié. Le silence gardé par l’administration est
 
scandaleux. Comment imaginer qu’un village, isolé et encerclé par des
orpailleurs en armes, ne puisse pas bénéficier d’une protection renforcée pour le
bien de nos concitoyen-nes francais-es ?
Difficultés d'approvisionnement alimentaire, fret exorbitant, courses hors de prix,
Emmanuel Macron va t’il faire répondre aux doléances économiques d’une
vingtaine d’orpailleurs nantis ou faire face à l’urgence de garantir les droits
fondamentaux de tous les habitant-es ?
L'association Solidarité Guyane et Wild Legal ont réalisé une nouvelle campagne
de dépistage capillaire du mercure au mois de février 2024. Les résultats des
années précédentes montrent une intoxication prolongée. De nombreux-ses
habitant-es n’ont pas la possibilité de changer leur alimentation pour se passer
complètement du poisson contaminé par le mercure. L'essence coûte très cher et
pour aller pêcher dans des endroits préservés, il faut faire beaucoup de distance,
prendre 50 ou 60 litres d'essence ce qui représente environ 120€ par excursion.
Pour acheter aux pêcheurs locaux du poisson herbivore (moins contaminé), il faut
compter 15€/kilo, un prix inaccessible pour des familles pauvres ou comptant de
nombreux membres.
De plus, le fleuve est à un niveau historiquement bas en cette période de
l’année, conséquence directe du dérèglement climatique qui touche de plein
fouet la région. “Le Maroni est au bord de l'extinction : empoisonnement des
cours d'eau par le mercure, utilisé dans l'orpaillage illégal, la baisse de la
pluviométrie qui entraîne des difficultés de transport sur le fleuve. 400 habitants
à Taluen sont privés d'eau potable et se voient obligés de consommer de l'eau en
bouteille. Sans oublier, l'explosion des prix des produits alimentaires et
manufacturés. Isolés, ces guyanais sont les premières victimes du changement
climatique” affirme Marie Fleury, vice-présidente du conseil scientifique du Parc
amazonien de Guyane, Parc national, présidente de l'Association GADEPAM et
chercheure au Muséum national d'Histoire naturelle.
 
Les habitant-es n’ont plus accès à l’eau potable depuis le
mois de novembre 2023. Aucune solution crédible n’a été
trouvée par l’administration pour cette situation de crise
sanitaire hors du commun. C’est donc dans une eau souillée
par les activités minières que les peuples premiers de
Guyane sont contraints de se laver, de faire le linge, la
vaisselle, sans aucune garantie pour leur santé et celles
notamment des jeunes enfants.
Eau souillée d’un puit du village de Taluen, mars 2024
 
Nous réclamons que l’Etat s’engage à :
● Déployer un programme sanitaire d’ampleur, afin d’assurer le suivi de la
santé des populations du Haut-Maroni, en concentration avec les autorités
coutumières et les habitants du Haut-Maroni dans les villages concernés,
● Établir un plan de coordination des mesures d’urgence lors des pénuries
d’eau consommable par les populations sur le Haut-Maroni.
● Mettre en place un fonds d’indemnisation des victimes de pathologies liées
à l’intoxication au mercure dû par l’orpaillage illégal persistant.
En raison de l’interdépendance de l’ensemble des composantes des écosystèmes
amazoniens, tel que celui du Haut-Maroni, dont les êtres humains font partie,
garantir aux citoyens français le droit à la santé ainsi que le droit de vivre dans un
environnement sain, n’aurait aucune effectivité sans la protection de la santé
environnementale.
C’est pourquoi nous réclamons également la reconnaissance des droits
fondamentaux du fleuve Maroni et demandons au juge d’imposer des mesures
concrètes à l’Etat français pour restaurer et préserver le droit à la santé du fleuve
pour l’avenir.
Loin d’être une tentative désespérée, nous nous sommes appuyés sur de
nombreux travaux juridiques, qui en Colombie ont permis la reconnaissance des
droits du fleuve Atrato en 2016 et plus récemment, au juge au Pérou de défendre
le fleuve Marañón, qui coule des Andes péruviennes jusqu'au fleuve Amazone, et
de rappeler que celui-ci a une valeur « intrinsèque » et possède le droit d'exister,
de couler et d'être exempt de pollution, entre autres droits.
 
Contact presse :
Marine Calmet 06 89 24 03 99
Représentant des victimes de l’orpaillage illégal sur le Haut-Maroni
Linia Opoya +594 694 94 26 01
Michel Aloike +594 694 44 24 48

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